Tu ne faibliras point...
Parler de faiblesse, c'est dire un gros mot, un défaut, un mot qui dérange car il désigne ce que l'on refuse de voir. C'est certainement lié à une question d'ego, mais pas uniquement. Montrer des signaux de faiblesse, c'est être une proie facile dans un monde où règne le rapport de force. De la même façon que cet animal boiteux qui devient cette proie idéale pour un prédateur. La vulnérabilité attire le pouvoir : celui du contrôle, de la manipulation et de la possession sur autrui. Combien de personnes vulnérables finissent par se laisser bercer par des discours sectaires, des promesses politiques, des remèdes magiques, par une IA de compagnonnage qui fait preuve d'une empathie artificielle, par des gourous qui se nourrissent de la détresse et qui savent trouver les bons mots pour soigner les blessures de l'âme.
Je ne sais pas si vous avez remarqué. C'est souvent lorsqu'on se sent mal, tant physiquement que moralement, qu'on attire les mauvais sauveurs, toutes ces personnes qui montrent une oreille attentive pour mieux nous embobiner, tous ces mauvais guérisseurs. C'est souvent dans ces moments de faiblesse qu'on se tourne vers des solutions qui semblent soudainement simples et magiques.
Ainsi, la vulnérabilité, pour certaines personnes, c'est ce truc à cacher, à camoufler, pour éviter d'être perçu comme une proie facile, pour éviter d'attirer des personnes faussement bienveillantes, pour continuer à donner une image sociale de machine qui carbure.
Comment ça, demander de l'aide ? Comment ça, s'arrêter pour respirer ? Être continuellement dans le mouvement, c'est échapper aux radars qui pointent la faiblesse, c'est donner des signaux de vitalité, de normalité. Voire pire, c'est faire croire au monde que nous sommes cet humain augmenté hyper-productif rivalisant avec la machine et la vitesse des algorithmes afin de ne surtout pas donner des signes d'obsolescence programmée. L'IA tourne 24h/24 et la pression invisible pour égaler cette disponibilité crée une usure cérébrale silencieuse. Le burn-out cognitif n'est jamais loin (il était une fois le Karoshi…)
Beaucoup de personnes, dans le monde de l'entreprise, finissent par endosser une carapace, un masque de façade, une armure de guerrier, voire une armure numérique : mail, contenu, présence sur les réseaux sociaux, et j'en passe. Il faut être dans la place, plus que vivant et dans le coup. Ils affrontent les rachats, les réorganisations, les environnements toxiques sans broncher, car c'est une question de survie dans cette jungle professionnelle. Marche ou crève. Ils se montrent forts, portent les autres plus qu'eux-mêmes, minimisent certains soucis de santé, présentent des indicateurs de performance comme un signal de force et de résilience à toute épreuve, usent et abusent de l'humour pour rire du pire, car l'humour reste et restera toujours cette politesse du désespoir. Ils s'adaptent tellement bien à un environnement fou ou toxique que c'est leur propre normalité qui se dérègle.
Par exemple, le fait de venir travailler alors que l'on est malade coûte en réalité deux à trois fois plus cher aux entreprises, en perte de productivité, que l'absentéisme réel. L'IA promet de nous libérer du temps, mais ce temps libéré est immédiatement colonisé par de nouvelles exigences données par les entreprises, mais aussi par ces super-héros qui ne veulent surtout pas être catalogués comme inutiles. C'est l'illusion de la performance. C'est une forme de protection mentale, un moyen d'avancer quand le corps, lui, s'épuise lentement et alerte.
Puis, un jour, il y a un crash émotionnel, il y a de la colère ou toute forme de rébellion, car la colère reste une émotion plus digne et puissante que les pleurs. Un jour, cette personne finit sur un lit d'hôpital. Son corps lui adresse un énorme fuck et reprend sa place dans le réel, autant que les chiffres sur le tableau Excel. Son corps, oublié depuis des années, reprend ses droits et signale qu'il a besoin d'une pause, d'un moment pour se reconstruire.
Ces sauveurs d'entreprises, je l'ai été, et on en voit tous les jours : ces super-héros du chaos qui ne cessent de nier l'évidence de leur souffrance, de passer à côté de symptômes physiques comme psychiques, qui s'entretiennent dans un dialogue de sourds sur le mal-être avec eux-mêmes. Ils finissent par dire à un psychologue, à huis clos, ce qu'ils ne diront jamais à leur RH ou encore à leur manager, qui pilote désormais leur performance avec une IA qui analyse des données froides. Cette IA ne comprend pas la fatigue, le deuil ou la maladie et traque la baisse de productivité comme une anomalie technique. Ce système pousse au camouflage, au présentéisme, pour cacher leurs défaillances et pour ne pas être pénalisés par l'algorithme, ce prédateur qui scrute tout sauf la source du mal-être professionnel. Cette même IA jouera ensuite le rôle de médecin du travail : des entreprises commencent à intégrer des « IA d'aide à la santé mentale » pour leurs salariés (des chatbots de soutien psy). C'est le mauvais guérisseur par excellence au niveau institutionnel. Plutôt que de changer l'environnement de travail malade (la réorganisation toxique, la surcharge), l'entreprise propose un pansement technologique. On demande au salarié d'aller parler de sa souffrance à une machine pour « apprendre à gérer son stress » et revenir plus fort dans l'arène. C'est l'hypocrisie ultime de la performance : externaliser l'empathie pour ne pas avoir à réformer le système.
Ces super-héros professionnels se sentent capables de tout, car ils ont déjà tout affronté. Une merde de plus ou de moins. Rien ne change au compteur de la survie professionnelle. Mais ils oublient ce cumul qui pèse sur les épaules, sur le dos et sur le moral. Ils oublient qu'ils restent des humains dont la santé vaut bien plus que les chèques encaissés ; des humains qui ont le droit de s'arrêter sans être taxés de branleurs, sans risquer de perdre leur job.
Ne l'oublions pas : les cimetières sont remplis de personnes qui se jugeaient indispensables.
Ainsi, peut-être que vivre pleinement sa meilleure vie, c'est accepter finalement de ralentir suffisamment pour voir à quel point elle est déjà belle…
Promptement humain
Bisous 😘
Shirley Almosni Chiche