Un an pour faire basculer plus de 300 ingénieurs vers l’IA : il était une fois le témoignage de Nicolas Martignole (Back Market)
Nicolas, je le suis depuis longtemps sur les réseaux : Principal Engineer chez Back Market, cofondateur et organisateur de Devoxx France depuis 2012, ancien de Doctolib, et surtout un gars qui teste, qui documente, qui partage ses galères autant que ses réussites. Pas du tout le profil "évangéliste IA" qui vend une formation à 3000 euros avec la peur en argument commercial.
Plutôt le genre à vous dire cash que son équipe est passée de 56 000 à 87 000 dollars de facture IA en un mois parce que "les gens prenaient la Ferrari pour aller chercher la baguette de pain."
Je voulais comprendre un an après le grand basculement : qu'est-ce qui a vraiment changé dans le quotidien d'un ingénieur qui pilote l'adoption de l'IA générative pour 320 développeurs, dans une boîte de 780 personnes, 28 nationalités, cinq fuseaux horaires ? Ce qui suit, ce sont ses mots, resserrés à l'essentiel.
Accrochez-vous, il y a des punchlines.
Si tu compares ta routine d'il y a deux, trois ans à aujourd'hui, qu'est-ce qui te fait dire que ce n'est plus le même métier ?
Il y a un an, chez Back Market, on était encore à la bourre. On avait Dust pour tous les employés, mais côté développeurs, c'était léger.
Moi, j'étais tombé amoureux du sujet bien avant, en novembre 2022 à Devoxx Belgique, en découvrant Midjourney : j'ai fait quatre heures de prompt et j’ai dépensé quelques dollars pour sortir l'identité graphique de Devoxx France 2023. J'ai découvert l’AI générative par la voie créative. Le code est venu plus tard.
L'été 2025, tout bascule : je me rends compte que les outils de développement marchent vraiment. J'ai réécrit toute la billetterie de Devoxx France avec Claude Code et Go : 600 clients, de la facturation, zéro droit à l'erreur.
Et depuis septembre, j'ai réellement arrêté de coder au sens classique. Je contrôle des agents qui font des tâches pour moi.
L'image que je donne, c'est le passage du franc à l'euro. Au début, tout le monde convertit avec sa calculatrice. Aujourd'hui, plus personne ne pense en francs. On va vivre la même chose : on continuera à spécifier, architecturer, tester, discuter avec les clients et la sécurité. Mais la partie purement dactylographique du métier, elle, n'a plus d'intérêt.
Et sur le terrain, qui adopte, qui résiste ?
On a fait passer toute la boîte de zéro à 300 développeurs utilisateurs. Il reste 6 à 8 % de réfractaires, souvent pour des raisons éthiques ou écologiques assumées et je les respecte.
Le clivage le plus net, ce n'est pas l'âge, c'est l'expérience.
- Les juniors sont les plus enthousiastes : ils n'ont pas de posture à défendre. C'est comme à l'époque où j'utilisais Google et où les "vieux" trouvaient ça bizarre. Aujourd'hui le stagiaire lance Claude Code au lieu de venir me voir.
- Les plus réfractaires, ce sont les profils avec 6 à 10 ans d'expérience, ceux qui ont grimpé la montagne "expert Python 3.11" et qui voient leur expertise perdre soudainement de la valeur face à un junior qui prompte bien.
Il y a eu un vrai clash dans une équipe : deux seniors ont décidé, seuls, de brider l'accès à l'IA pour trois juniors motivés. Ça a mal fini : l'un des deux seniors a démissionné. Notre CTO a tranché publiquement : on respecte que vous n'ayez pas envie d'en faire, mais on ne laisse personne l'imposer aux autres.
Et il y a une observation que je n'attendais pas : les personnes neuroatypiques progressent souvent le plus vite. J'ai un collègue Asperger qui communique aujourd'hui en polissant ses messages avec l'IA, et qui a littéralement retrouvé un canal pour travailler avec les autres.
Par ailleurs, j'ai un staff engineer très haut potentiel qui s'épuisait avec 14 terminaux ouverts en parallèle. On a dû instaurer des quotas et bloquer les week-ends.
Le shoot de dopamine du prompt qui réussit, c'est aussi addictif que le test qui passe au vert.
Concrètement, quels outils tournent chez vous, et pour quoi ?
On a longtemps tourné sous Claude Code, mais c'est cher. Il y a trois semaines, on est passé sur Open Code + Open Router pour multiplier les fournisseurs de modèles. Cela nous retire la dépendance à Anthropic, nous pouvons utiliser d’autres modèles comme GLM 5.2 par exemple.
Pendant six mois, on a laissé les équipes utiliser l'IA sans limite.
Résultat : la facture est passée de 56 000 à 87 000 dollars entre mai et juin. Les gens dépensaient, mais dépenser n'est pas générer de la valeur. Certains sortent une idée qui retourne un marché pour 200 dollars, d'autres installent 50 plugins inutiles et génèrent 2 000 dollars de tokens.
On a aussi fait un choix fort et coûteux : des contrats en zéro rétention de données. Nos prompts et notre code ne sont jamais conservés par les fournisseurs : six fois plus cher qu'un abonnement grand public, mais c'est notre garde-fou juridique et notre conformité RGPD. Toutes les entreprises n'ont pas les moyens de ce choix, et c'est un vrai sujet.
On garde même un plan B : avec un serveur à 25 000 euros et un modèle chinois open weight, on envisage sérieusement de s'auto-héberger en cas de coupure d'accès ou d'explosion des prix côté américain ou chinois. On surveille ça de près.
Tu vois une frontière produit / tech qui se brouille ?
Complètement, et je pense qu'elle va disparaître. Chez nous, sur 50 personnes Products, 23 ont une licence Claude Code. L'un d'eux déploie des prototypes fonctionnels sur Vercel pour les montrer directement à des clients, beaucoup plus convaincant qu'un Figma qui clignote.
À charge ensuite pour le développeur de reprendre ce prototype et de l'industrialiser.
On repense d'ailleurs notre architecture 2027 en partant des humains et des équipes, pas de la techno.
Quels métiers vois-tu émerger ?
D'abord le FinOps IA : quelqu'un capable d'analyser la valeur générée par rapport au token dépensé, comme on analyse un P&L.
Ensuite, les métiers de plateforme, CI/CD, tests, sécurité, vont exploser, parce que vos nouveaux "collaborateurs" sont des agents, et ils ne fonctionnent pas comme des humains.
Ledger a partagé un retour d'expérience : ils ont fait tourner deux chaînes de production en parallèle, une humaine, une agentique, et ça a été un échec pendant six mois. Les deux systèmes ne communiquent pas. Le futur, c'est une seule chaîne où certaines étapes sont humaines, d'autres agentiques, de façon fluide. Tout est à construire.
Autre prédiction : la pull request telle qu'on la connaît devrait disparaître. Elle a été inventée pour des humains. La revue de code devrait se faire directement sur le poste de travail.
Alors, c'est quoi la valeur ajoutée d'un.e développeur.se aujourd'hui ?
Un chef de cuisine. Même avec plein de robots en cuisine, on a toujours besoin de quelqu'un qui coordonne, goûte, tranche. Le code que produit un LLM aujourd'hui est déjà meilleur que 95 % des développeurs.
Dans un an, on aura oublié qu'un humain écrivait du code. Ce qui reste, c'est le jugement, la créativité, la capacité à faire tenir le tout ensemble.
Et paradoxalement, le craft n'a pas disparu : il change d'outil. Chez nous, des équipes documentent désormais leurs pratiques dans des fichiers "skills" : une recette de revue de code de 70 lignes, par exemple, écrite pour que les contributions externes suivent les mêmes règles. Avant, ce savoir se transmettait à l'oral, de sachant à apprenti. Aujourd'hui, on l'écrit, parce que les agents n'ont pas de mémoire. Résultat inattendu : on documente mieux qu'avant.
Les personnes, avec de bonnes capacités de communication et d'écriture, vont-elles tirer leur épingle du jeu ?
Sans hésiter. Bien prompter, c'est donner du contexte, un objectif, des contraintes, pas un choix de framework. Le choix technique, l'IA le fait mieux que toi.
Les profils très rigides se battent contre l'outil et n'y trouvent aucun plaisir.
Les gens curieux, capables de se remettre en question, progressent en trois minutes de démonstration.
Quels sont tes red flag aujourd'hui en entretien ?
Quelqu'un qui refuse catégoriquement de faire de l'IA. Je respecte toutes les opinions. Je ne cherche pas à convaincre.
Aujourd’hui je travaille dans une entreprise qui a fait le choix ouvert de former et de demander à ses collaborateurs, d’utiliser l’IA pour coder. Ce n'est pas une surprise, cela fait 10 mois que l’on utilise Claude Code et Cursor. Nous sommes par exemple 254 sur 280 à avoir dépensé au moins 1 euro sur Claude code en juin dernier.
Pour ce candidat, s’il rejoint notre entreprise (Back Market) cela va être de plus en plus compliqué. Ce candidat va vivre en permanence en décalage avec les autres, et en décalage avec les outils utilisés pour coder, spécifier, mettre en production ou tester nos solutions. D’autres entreprises seront plus adaptées pour qu’il s‘épanouisse et qu’il continue à faire de la saisie avec un clavier, si c’est important pour lui. On ne peut pas forcer les gens. On ne peut pas non plus les forcer à rester.
Ce qu'il faut retenir
Un an. C'est le temps qu'il a fallu à Nicolas Martignole et à son équipe pour passer de zéro à 300 utilisateurs de l'IA générative, et pour comprendre que la vraie bataille n'est ni technique, ni générationnelle, mais culturelle et économique.
Trois enseignements se dégagent :
- D'abord, la ligne de fracture ne suit pas l'âge : les juniors, sans posture à défendre, adoptent l'outil sans complexe, tandis que les profils intermédiaires à forte expertise technique vivent parfois l'IA comme une dévalorisation de leur savoir durement acquis (attention c'est le constat de Nicolas au sein de son entreprise mais pas de généralité non plus).
- Ensuite, le coût devient un sujet de gouvernance à part entière : sans pilotage, la dépense explose sans lien avec la valeur produite, ce qui fait émerger un nouveau métier, le FinOps IA, aux côtés d'un besoin urgent de renforcer les équipes plateforme, CI/CD et sécurité pour accueillir des agents comme nouveaux "collaborateurs" à part entière.
- Enfin, la frontière entre produit et technique s'efface progressivement, et la compétence qui distingue vraiment les profils n'est plus la maîtrise d'un langage ou d'un framework, mais la capacité à formuler clairement une intention, un contexte, un besoin.
Pour l'avenir, deux points de vigilance ressortent de cet échange :
- Le premier concerne la formation des managers et les processus de recrutement, qui devront intégrer l'évaluation de la collaboration humain-IA comme une compétence à part entière, faute de quoi l'écart entre équipes formées et équipes livrées à elles-mêmes va se creuser.
- Le second est plus systémique : la dépendance à quelques fournisseurs américains et chinois de modèles constitue un risque réel, que Nicolas prend suffisamment au sérieux pour maintenir un plan de repli technique. Ce qui est certain, c'est que la valeur du développeur ne s'efface pas : elle se déplace, du geste technique vers le jugement, la coordination et la créativité.
Nicolas Martignole en quelques repères
Pour prolonger l'échange et suivre son travail au quotidien :
LinkedIn : linkedin.com/in/nmartignole — retours d'expérience réguliers sur l'adoption de l'IA générative en entreprise, sans posture commerciale.
YouTube : chaîne Nicolas Martignole — il y documente en toute transparence ses expérimentations avec Claude Code, notamment la réécriture de la billetterie de Devoxx France en Go, galères comprises.
Blog "Le Touilleur Express" : touilleur-express.fr — plus de 800 articles publiés depuis 2005 sur le développement logiciel, une mémoire précieuse de vingt ans de métier vu de l'intérieur.
GitHub : github.com/nicmarti
Devoxx France : cofondateur et organisateur depuis 2012, l'un des plus grands rendez-vous francophones des développeurs — un poste d'observation unique sur l'évolution du métier, entre passionnés en avance de phase et majorité encore hésitante.
Parcours : Principal Engineer chez Back Market depuis janvier 2024, après avoir occupé le même rôle chez Doctolib, pendant la campagne de vaccination liée au COVID19. Nicolas a plus de 29 ans d’expérience, de la startup à la multinationale. Développeur, CTO, mais aussi directeur général d’une ESN pendant 3 ans, il a une expérience de manager.
Un profil à suivre pour quiconque veut comprendre l'IA générative en entreprise sans filtre marketing, juste du terrain, des chiffres, et l'honnêteté de dire quand ça ne marche pas.
Shirley Almosni Chiche, promptement à votre écoute !